Regardons-nous le nombril, mais à plusieurs !

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10 décembre 2012 par carolinejouneausion

Note préalable : Ne vous laissez pas abuser par le « je » qui émaille parfois le discours. C’est un « je » de majesté. Nous sommes trois, les trois Moocsquetaires, et vous savez quelle est notre devise… « Un pour tous, tous pour un ! ». Nous, je, donc…

Participants du Mooc Itypa autant que la vie nous en laisse le loisir, nous sommes aussi amenés, pour notre master, à analyser ce dispositif d’apprentissage en ligne suivant un certain nombre de thématiques que nos enseignants nous imposent proposent. Ca tombe bien, c’est presque toujours intéressant. Il y a deux semaines, c’était… l’évaluation. Allons-y donc : qu’en est-il de l’évaluation dans le Mooc Itypa ? [1]

Argh.

Pour nous donner les bases théoriques à ce travail d’analyse, nous avons lu des cours édifiants, des articles passionnants, étudié des situations de classe, tout ça dans un cadre très académique. Or le Mooc est un dispositif tout à fait nouveau et spécifique, mais académique, ça non. Le Mooc Itypa est un Mooc connectiviste, c’est-à-dire basé sur la théorie socio-constructiviste qui est ici appliquée à une grande échelle, grâce au numérique (jusqu’ici, rien d’incompatible avec l’académisme. Les écoles sont pleines – enfin, façon de parler – d’enseignement socio-consructiviste). Ce qui est assez particulier dans le connectivisme tel qu’il est proposé par Siemens et Downes, c’est que l’environnement d’apprentissage doit être “flou” et “changeant” pour créer une instabilité, proche du chaos, susceptible de susciter des interactions entre les participants, de créer donc un réseau qui permette d’apprendre. Ce « flou » commence par l’absence d’objectif d’apprentissage explicite donné par les animateurs du Mooc. C’est à chacun de se déterminer son propre objectif d’apprentissage. Là, pour nous, les difficultés commencent…. Notre cours précise bien qu’avant d’évaluer, il faut déterminer ce qu’on évalue, et évaluer des critères qui sont en rapport avec ce qu’on a fait apprendre, c’est la moindre des politesses…  Et pour envisager une évaluation normative (celle qui sert à se situer par rapport à un groupe de référence), il faut bien évidemment un niveau de référence… Mais dans ce Mooc, de niveau de référence, il n’y en a point.

flou

Alors ???

« La facilité quand on fait des outils pour preuve de concept, c’est d’enlever la partie la plus dure, c’est à dire l’évaluation, pour l’enseignement »[2].

Jean-Marie a joué le modeste. Bien sûr, ce Mooc ne prévoit pas d’évaluation certificative. Nous ne pourrons pas nous présenter devant nos employeurs en brandissant notre diplôme du parfait petit Moocqueur en exigeant une augmentation. Zut. On constate également qu’il ne faudra pas compter sur nos quatre jardiniers[3] pour institutionnaliser nos savoirs (je vous avais prévenus, pour le vocabulaire), c’est-à-dire transformer les connaissances et compétences acquises de manière empirique en savoirs reconnus par tous. Non, non et non. Ils ne sont pas professeurs, ils sont jardiniers. Vous avez déjà vu un jardinier institutionnaliser, vous ?

Et pourtant… De leur propre aveu, le sentiment de réussite peut faire office d’évaluation.  « En auto apprentissage, la seule façon de voir si j’ai bien compris c’est si ça marche” disait Denis Lamontagne lors du 4ème rendez-vous synchrone d’Itypa. “Le sentiment de la réussite et de la performance est la meilleure évaluation qui soit quand on est dans un processus d’apprentissage naturel” renchérit C. Vaufrey[2].

Mais cela peut-il suffire ? Peut-on se contenter d’avoir réussi un truc à un moment pour considérer qu’on a appris ce truc ? Si on considère l’objectif : « se créer un environnement personnel d’apprentissage » (OK c’est un peu général. Disons : « organiser sa veille »), à quel moment peut-on estimer que c’est réussi ou pas ? Comment estimer que c’est réussi ? Et si ça me convient à moi, si j’estime que c’est réussi pour moi, suis-je capable de construire d’autres dispositifs de veille sur d’autres sujets, pour d’autres personnes ?

Pfffff… Pas facile tout ça…

Dans le Mooc, une grande part de l’évaluation vient des autres : les commentaires souvent louangeurs, parfois critiques – toujours de manière constructive, s’entend ! – permettent de prendre un peu de recul. C’est une sorte de feedback quasi-permanent, en cours de formation, qui permet d’ajuster sa stratégie d’apprentissage. Le Mooc se repose sur le réseau pour apprendre et sur le réseau pour évaluer. Mais faut-il dix louanges pour « valider » ? Jusqu’à quand construire sa compétence ?

Christine Vaufrey propose de réfléchir à un dispositif qui mêle auto-évaluation et évaluation formative, un dispositif d’accompagnement de pair à pair après le Mooc qui amène à réfléchir ensemble aux progrès de chacun. Une façon de se regarder le nombril d’apprenant à plusieurs et de manière constructive, de manière à pouvoir lever le nez et se situer dans l’avancée du monde…

D’accord, d’accord, je m’emballe. Mais vous voyez ce qu’il faut y voir. Regarder d’où l’on vient, par où on est passé (et comment on s’est sorti de l’ornière), écouter le regard des autres sur ce parcours pour y trouver les progrès accomplis.

Parmi les thèmes que nos enseignants du Master Architecture de l’Information nous ont fait travailler, celui du portfolio nous a semblé assez proche de cette démarche réflexive. Entrer dans une démarche portfolio, c’est « être capable d’analyser les éléments de soi et la structure du monde environnant afin de développer des stratégies d’ajustement dans un environnement mouvant« [4]. C’est beau. Un portfolio, c’est « une collection de traces faite dans une démarche réflexive« , avec parfois un aspect publication qui permet de travailler la présentation publique de soi ; lorsqu’il est support d’activités partagées, il comporte un espace semi-public, voire, c’est le cas pour le nôtre, d’un espace public (ce blog)[5]. Ca ne ressemblerait pas à un petit bout d’environnement personnel d’apprentissage ça ? Si on ajoute la collecte de traces dans la lettre quotidienne, ou les tweets rassemblés sous le #itypa, si on considère vos espaces privés ou vos groupes dans (Zotero, Dropbox, Diigo, Pearltree, Pinterest, Framapad et j’en passe), moi je dis que ça ressemble de très très près à un portfolio. Il ne reste plus qu’à le regarder de manière réflexive et hop ! Vous serez « capable d’analyser les éléments de soi et la structure du monde environnant afin de développer des stratégies d’ajustement dans un environnement mouvant ». Bravo ! Mais êtes-vous conscient d’être entré dans ce type de démarche ?

Maintenant vous le savez, c’est officiel. Je ne sais pas vous, mais moi je vais me fabriquer un joli diplôme, me tailler un tampon « reçu » et m’auto-certifier « capable de me lancer dans une démarche portfolio », donc « capable d’apprendre en autonomie », donc « capable de participer à un Mooc », donc « capable de me créer un environnement personnel d’apprentissage en ligne ».

Capture d’écran 2012-12-06 à 19.36.56

Et toc. Mes employeurs n’ont plus qu’à m’augmenter.

[1] Ne vous étonnez pas si nous utilisons ici de jolis mots savants : ce sont les mots de nos lectures, ceux qu’il faut utiliser pour montrer qu’on a tout bien lu et compris. Pas de surprise non plus si parfois nous employons ce vocabulaire fleuri à tort, ou pire : à contresens. C’est qu’il est possible que nous n’ayons rien compris. Dans ce cas, rendez-nous service : expliquez nous en commentaire ce que nous avons loupé, compris de travers ou que sais-je, avec toute la pédagogie dont vous êtes capables (allez allez, je suis sûre que vous en avez plein, de la pédagogie). On aura une meilleure note à la fin ! (héhé !)
[2] Citation de J.M. Gilliot, interview du 19/11/2012
[3] Comme se plaît à se considérer C. Vaufrey dans son excellent billet de blogue.
[4] Extrait de notre cours. Très bien écrit !
[5] Nous avons utilisé Google Drive comme support de portfolio. Mais ne rêvez pas : vous n’aurez pas accès à notre dossier intitulé « privé » – ni même partagé –  dans le dossier « Modalités d’évaluation et évaluation formative » lui-même dans le dossier « problématiques de l’enseignement en ligne » du dossier « modules 3 et 4 » du dossier … OK j’arrête. Il est pas bien rangé notre portfolio ???

2 réflexions sur “Regardons-nous le nombril, mais à plusieurs !

  1. Ah, l’évaluation ! C’est évidemment LE sujet auquel s’attaquer lorsqu’on réfléchit à l’efficacité des systèmes éducatifs. C’est, tout aussi évidemment, le pare-feu qu’oppose l’enseignement formel à l’apprentissage naturel (je ne dis pas « informel », car le préfixe a un petit goût dévalorisant qui me pique la langue, française évidemment). En d’autres termes, le message plus ou moins formulé que nous diffusent les tenants des systèmes éducatifs exclusifs, c’est « SI on ne peut pas évaluer, ALORS on ne peut pas enseigner ». Et du coup, l’enseignement se construit à partir de cette ligne d’horizon que constitue l’évaluation.
    Le problème, c’est donc l’évaluation, pas l’enseignement. Car SI on parvient à modifier de manière pertinente l’évaluation, ALORS on pourra enseigner différemment.
    Nombre d’enseignants aspirent à plus de « concret » dans la classe. Plus de vraie vie, plus de situations d’apprentissage autorisant le transfert des dits apprentissages dans d’autres contextes (ie : la construction de compétences). Mais SI on intègre un peu plus de naturel dans la classe, ALORS les évaluations telles qu’elles sont actuellement ne mesureront pas les apprentissages réalisés.
    L’institutionnalisation des savoirs, c’est le rôle des systèmes éducatifs. Malheureusement, cette institutionnalisation procède par généralisations successives, pour aboutir à une dé-naturalisation absolue des savoirs, réduits à quelques traits généraux : ça commence par la chronologie en histoire, les règles de grammaire en français, les axiomes en mathématiques, etc. plus quelques méthodes utilisées dans les différentes disciplines et approuvées par la communauté académique, dont le nombre augmente très, très lentement.
    Le pare-feu institutionnel empêche la construction de la compétence, dans la mesure où il fait barrière à l’irruption des situations proches de la réalité (ou même réelles) dans les classes. Les classes elles-mêmes sont conçues de manière à pouvoir jouer ce rôle. L’excellent Frédéric Domon nous soufflait, lors de son intervention pour ITyPA, qu’on n’utilisait actuellement pas plus de 5 % des savoirs académiques acquis lors de la formation initiale dans les situations de travail. 95 % de ces savoirs constituent donc un socle sur lequel se construiront, à l’extérieur, les compétences. Mais 95 % pour un socle, c’est pas un peu beaucoup, ça ?
    Le portfolio (apprentissage réflexif individuel) et les moocs (apprentissage réflexif collectif) figurent bien entendu parmi les propositions avancées pour re-naturaliser les savoirs et les apprentissages. Je suis très confiante dans la capacité des systèmes éducatifs à supprimer leur valeur ajoutée et les rendre compatibles avec les dispositifs actuels d’évaluation.

    • carolinejouneausion dit :

      Merci pour ce long commentaire, Christine. Je discuterais bien le côté « institutionnalisation ». Je comprends bien qu’il dessine en quelques traits des réalités plus complexes. Mais ces traits, ces règles permettent ensuite de jouer avec les notions ou les compétences acquises, de les transposer… et aussi de les reconnaître comme faisant partie d’un savoir commun. Enfin je crois…
      A bientôt

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